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jeudi 21 juin 2018

Philologie, philosophie, retour sur une imposture bien française, et qui dure...


Les visiteurs de ce blog qui ne connaissent pas la France doivent savoir que tous les ans, vers la mi-juin, les élèves de fin d'études secondaires passent ce qu'on appelle ici le BAC, abréviation de Baccalauréat, l'équivalent de l'allemand "Abitur" ou "Matura", passage obligé vers l'université et les études supérieures en général.

Et là, à chaque fois, la première épreuve porte sur ce qu'on appelle ici la "philosophie", et à chaque fois, les sujets ressemblent à ça :
Toute vérité est-elle définitive ?
La culture nous rend-elle plus humain ?
L'existence peut-elle être trompeuse
Le désir est-il la marque de notre imperfection ?
La société moderne nous rend-t-elle insensible à l'art ?
Éprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ?

Par parenthèse, en ce qui concerne le deuxième sujet, je m'étonne de l'absence du pluriel à "humain". Parce que moi, j'aurais, en bonne logique, écrit "...nous rend-elle plus humains ?".

Pourquoi écrire "humains", allez-vous me demander ?

Vous ne voyez pas pourquoi ? Patience ! On y reviendra tout à l'heure.

Commençons par un commentaire sur les sujets, et là, je me contenterai de citer un intervenant sur le site du quotidien "Le Monde", avec la réponse d'un des modérateurs du site, qui doit être professeur de philosophie.
Copernic, désert, Galileo Galilei, inquisition, lybique, Monod, philologie, philosophie, Sartre, Théodore, Tribunal, BAC, baccalauréat, lycée, terminale, université, Parcours, Sup, Blanquer

"La vérité, le bonheur, blabla...". C'est que l'internaute a mille fois raison, tant les sujets se ressemblent d'une année sur l'autre !

Mais pourquoi diable les sujets du BAC-Philo se ressemblent-ils autant, d'année en année ?

Le fait est qu'en France, on appelle cela "philosophie", alors qu'en toute rigueur sémantique, on devrait parler de "philologie", une discipline universitaire malheureusement tombée en désuétude de nos jours.

Du coup, tout le monde, ici (en France), persiste à confondre le "logos" (le discours) - cf. φιλολογία : amour des lettres -  et la "sophia"/σοφία  (la connaissance).

Les Allemands disent, par exemple : ich weiß : je sais, du verbe 'wissen' : savoir, de la même famille, évidemment, que  "Wissenschaft" : la Science. Et partant, on a 'die Weisheit' : la sagesse (= la connaissance ; pensons à 'l'arbre de la sagesse' de la Genèse...) ; 'der Weise' : le sage (celui qui sait des choses).

Par conséquent, en s'appuyant sur la sémantique de l'Allemand, on comprend qu'amour de la connaissance signifie littéralement amour de (= appétence pour) la science, donc amour de la sagesse, les deux étant liés.

Et partant, on en déduit que la philosophie est une discipline authentiquement scientifique.

Par ailleurs, on peut savoir des choses sans nécessairement devoir en parler, comme c'est largement vérifié dans les pratiques ésotériques, où celui qui en savait le plus était presque toujours celui qui en disait le moins. Je me souviens fort bien d'une interview du maître luthier Etienne Vatelot, avouant à l'intervieweur qu'il s'enfermait à double tour dans son laboratoire pour touiller les vernis dont il enduisait violons, alti et violoncelles, histoire de ne pas se laisser espionner, pas même par son entourage (!), imitant en cela son propre père, à qui il a dû littéralement extorquer ses secrets de fabrication. Chez les Vatelot, la connaissance, ça se méritait, et l'apprenti devait faire ses preuves, fût-il le fils du maître des lieux !

Voyez les anciens Egyptiens : les archéologues ont-ils découvert un seul traité sur l'art d'embaumer les morts ? Bien sûr que non ! Les savants de l'époque ont disparu avec tous leurs secrets.

Le problème est que, de nos jours, les imposteurs ont pignon sur rue, qui se baptisent "philosophes" tout simplement par ce qu'ils défilent devant les micros des radios ou les caméras de télévision en parlant beaucoup, généralement pour aligner des banalités, qu'ils agrémentent de citations du type : "Nietsche disait...", ou encore : "Dans tel ouvrage, Tocqueville explique que... et blablabli, et blablabla...", tant il est vrai que nos "philosophes" d'aujourd'hui sont absolument incapables de mettre un pied devant l'autre sans devoir s'appuyer sur ces inévitables béquilles que sont les "grands anciens", qu'on cite à tire-larigot, simple exercice de compilation de concepts amassés ça et là, avec virtuosité, certes, mais cela fait plutôt penser à la virtuosité de bons manieurs de bonneteau, jonglant avec les mots comme d'autres bonimenteurs de foire jonglent avec les gobelets pour gruger le gogo de passage.

Pour ma part, je me souviens fort bien de ce grand philologue français : Jean-Paul Sartre, coutumier des interviewes radiodiffusées, et tout particulièrement d'une célèbre émission, aujourd'hui disparue : Radioscopie. Il faut dire que Sartre était un virtuose de la manipulation verbale ; pas du tout désagréable à entendre, du reste, mais tout sauf un amoureux de la connaissance, lui qui n'était qu'un littéraire !

En revanche, je vous citerai quelqu'un que je tiens personnellement pour peut-être le plus grand philosophe français du siècle dernier, tant son érudition scientifique était immense : Théodore Monod, un authentique philosophe, lui : naturaliste, géographe, géologue, botaniste, grand voyageur, qui a dû arpenter je ne sais combien de fois ce qu'il appelait "le désert lybique", et même poète à ses heures. Un véritable homme de science, en un mot, un philosophe.  

Mon avis sur les sujets de "philologie" au BAC ? Je les trouve inintéresants, plats, sans relief. Et, par ailleurs, ils permettent de bien comprendre les vraies raisons du marasme existant dans l'Université française, les élèves sortant du lycée étant généralement très mal préparés aux études universitaires dans l'acception la plus large du terme "université", comme "univers" !

Le fait est que, pour maîtriser un tant soit peu le monde universitaire, il faut préalablement acquérir un bagage conséquent en termes de culture générale, j'allais dire "universelle" mais ce serait excessif !

Ça tombe bien : il est question de "culture" dans le deuxième sujet mentionné plus haut : "La culture nous rend-elle plus humains ?". Il se trouve que je tiens particulièrement à ce pluriel !

Entre nous, qu'est-ce qu'une "culture" sinon la production d'une collectivité, et ce, au moins à deux niveaux : dans le temps et dans l'espace ?

Il s'ensuit que notre culture ne saurait être une création individuelle, même si, à titre individuel, les plus inventifs d'entre nous peuvent y contribuer. Le fait est que nous en héritons de nos ancêtres (cf. à commencer par la langue maternelle) ainsi que de l'environnement social dans lequel nous évoluons.

C'est, donc, ensemble - je veux dire dans le cadre d'une société humaine - que nous sommes censés devenir humains. Les exemples fameux des enfants dits "sauvages" sont là pour nous rappeler qu'un petit humain élevé parmi des animaux aura du mal à tenir debout, à manger avec fourchette, cuiller ou baguettes, à faire ses besoins proprement, voire tout simplement à parler, toutes activités acquises au sein du groupe social constitué par les parents, amis, pairs, etc.

La question évoquée (cf. sujet n° 2) est, donc, mal formulée ; et c'est ce que j'aurais probablement rédigé en introduction à ma dissertation si j'avais eu à passer mon BAC cette année...

Et tout le reste est à l'avenant : vérité, amour, travail, liberté..., rien que des généralités que les élèves sont censés débiter en les truffant de citations... Le blabla habituel !

Mais j'en entends qui vont me demander : "Et ce serait quoi, selon vous, un bon sujet de PHILOSOPHIE au BAC ?".

Quelque chose qui relèverait, précisément, de la culture générale, et conviendrait à des élèves ayant une grande appétence pour la connaissance en général, et pour les sciences en particulier. Et comme il s'agit de culture générale, la chose n'est pas censée avoir été étudiée en classe durant l'année scolaire, ce qui va nous permettre d'identifier précisément qui détient de la culture générale et qui en manque cruellement.

Je vais vous suggérer un sujet, pris au hasard ; ça tient en trois mots : 
                             Eppure si muove!
J'imagine sans mal les élèves découvrant ce sujet, jamais abordé en classe, et commençant à s'arracher les cheveux !

Les plus nombreux des élèves, parmi lesquels se retrouveront les moins studieux (ou les plus stupides, imaginons certains adorateurs de la Playstation et des jeux vidéo...) vont commencer par s'interroger sur la langue. Parce qu'en plus, ce n'est même pas du français ! Au secours !

Mais vous aurez aussi un petit noyau dur d'élèves un peu plus futés que les autres, et qui, soit sauront immédiatement de quoi il retourne, soit reconnaîtront la langue et se livreront à des déductions judicieuses.

La langue ? C'est de l'italien. Mettons que l'on ne sache pas ce que signifie "eppure" ; mais "si muove" devrait vous faire penser à "se mouvoir", non ? 

"Il ou elle bouge...", mais oui, bien sûr  ! "Et pourtant, elle bouge !", ou "Et pourtant, elle tourne !". Ben oui : Galilée, lors du fameux procès en abjuration que lui fait l'Inquisition Catholique. Il renonce à toutes ses thèses scientifiques, notamment sur le système solaire et les planètes, et aurait tout de même murmuré dans sa barbe : "Et pourtant, elle tourne (la Terre autour du soleil) !". 

Il y a une pratique courante, que je n'applique pas à ce blog, obligatoire lorsque vous faites paraître un article dans une revue d'un certain standing, consistant à introduire votre article avec deux choses : un chapeau (résumé) et une liste de mots-clés (en anglais keywords).

Alors, imaginons que l'un ou l'autre élève applique cette méthode et introduise son travail par un résumé.

On a notre résumé : Galileo Galilei contraint de se dédire devant le Tribunal de l'Inquisition - qui lui promettait le bûcher dans le cas contraire - tout en se persuadant qu'un jour, les faits lui donneraient raison.

Quant aux mots-clés, un bon élève de Terminale avec un peu de culture générale devrait mentionner l'Inquisition Romaine ainsi que des noms comme Copernic, sans oublier des concepts comme astronomie, géocentrisme, héliocentrisme.

Un bon résumé introductif et les mots-clés qu'il faut, et j'estime que l'élève doit avoir au moins la moyenne. Nul besoin de connaître les dates par coeur. L'essentiel est ailleurs.

En clair, nous avons là un authentique sujet de Philo...sophie au BAC, susceptible de mobiliser tout ce qu'un élève moyennement studieux devrait pouvoir développer sur une question importante concernant la lente et irréversible décadence d'une Eglise Catholique jusque là toute puissante (ça commence par des considérations purement techniques autour de la rotondité de la Terre et de sa "non-centralité" au sein de l'Univers, pour aboutir, fort logiquement, à une "disputatio" autour de la religion catholique et de ses dogmes...) et qui allait voir son pouvoir sans cesse contesté par toute une gamme de courants qualifiés d'hérétiques - cf. Martin Luther et la Réforme protestante en Allemagne, les Cathares en France... -, alors même que, parallèlement à ces soubresauts idéologiques, s 'opéraient - ou s'étaient opérées - les premières grandes découvertes tant en géographie (Magellan, Christophe Collomb...) qu'en astronomie (Copernic), zoologie, etc., le tout sous la pression de quelques personnalités remarquables, notamment des savants et inventeurs prenant souvent le risque physique de finir sur un bûcher pour avoir osé contrecarrer l'idéologie dominante.

Et lorsqu'on évoque la déconfiture inexorable de la dictature de l'Eglise, il ne faut pas oubler le rôle décisif joué par de grands artistes à l'instar de ceux de la Renaissance (soit un bon siècle avant Galileo Galilei) avec le retour à l'Antiquité gréco-romaine, dont tout le monde a pu voir que ses références étaient païennes, c'est-à-dire aux antipodes de la culture de la feuille de vigne ! (1)

On résume ? 

Imaginez que je sois le ministre de l'Éducation Nationale de quelque pays actuel ; prenons par exemple la France. Après moult concertations, je convaincs les lycéens et leurs parents de la nécessité de supprimer l'épreuve de philosophie au BAC, voire la discipline dite "philo" en Terminale. Et je m'apprête à récolter, dans la foulée, des myriades de protestations incantatoires de la part des groupes de pression habituels, en tête desquels on aura les syndicats d'enseignants, que je vais m'empresser de rassurer en instaurant immédiatement une discipline dite "culture générale" et enseignée dès la Sixième des collèges. Et c'est cette matière qui remplacera la "philo" au BAC ; de quoi réjouir tous les profs de philo, dont il faudra décupler les effectifs, dès lors que la discipline - étendue à l'histoire des sciences, des courants idéologiques, religieux, politiques, artistiques... - occupera les élèves sur la totalité de leur parcours dans le secondaire, soit sur sept années au lieu d'une seule.

Et là vous verriez arriver à l'Université des sujets disposant du bagage culturel minimum pour affronter des disciplines aussi exigeantes que les Lettres, le Droit, l'Économie, l'Histoire, la Géographie, la Sociologie, etc., disciplines que l'on regroupe généralement sous le label "Sciences Humaines".

Mais comme je ne suis pas (complètement) idiot, j'entends d'ici l'objection : "Mais monsieur, il y a déjà un enseignement de l'Histoire, de la Géographie, de la Physique, des Sciences Naturelles... au collège et au lycée !".

J'entends bien les arguments, et j'y répondrai en prenant quelques exemples. Commençons par Archimède, abordé en physique au collège (tout corps plongé dans un liquide subit une poussée...), de même que Pythagore est abordé en maths (un célèbre théorème sur les côtés du triangle rectangle). Question : connaissez-vous beaucoup de profs de physique et de maths qui inscrivent les découvertes des savants grecs, babyloniens et autres dans le contexte historique de l'époque ? Pour mémoire, Archimède était bien à Syracuse lors d'un fameux siège de la ville. Qui en parle ? Le prof d'histoire, et plutôt vers la Sixième ou la Cinquième, soit tout au début du collège. 

Un autre exemple : les suites arithmétiques, déjà pratiquées du temps d'Archimède : je place 'x' grains de riz sur la première case d'un échiquier, le double sur la deuxième case... combien de grains de riz sur la case de rang 'n' ? Entre nous, connaissez-vous beaucoup de profs de maths qui commencent par instruire leurs élèves sur les conditions de vie et l'ambiance intellectuelle et politique régnant dans la Grèce antique ou l'Egypte pharaonique, chez les Perses ou les Indiens... ?

Dernier exemple : trouvez-moi un futur bachelier S (scientique) qui connaisse l'origine du zéro !

Et c'est bien là le problème : au collège et au lycée, chaque prof enseigne son bout de matière dans son coin, et très peu nombreux sont ceux qui ont une vision "globale", pour être pompeux, je dirais "holistique", des disciplines. Le résultat en est que les plus brillants de nos lycéens (sur un plan purement technique, ceux qui s'orientent vers la filière dite royale 'S' : maths, physique, chimie...) sont souvent, par ailleurs, phénoménalement incultes dès que l'on sort de leur domaine de confort ou de spécialité.

Par parenthèse, faites la liste des détenteurs/trices d'un Prix Nobel, et vous constaterez qu'ils proviennent, à peu près tous, de l'Université ; je veux dire qu'il n'y figure pas un seul ingénieur ! C'est particulièrement vrai en France, ce pays où l'on voue, pourtant, un véritable culte à ce qu'on appelle, ici, les Grandes Écoles d'Ingénieurs. Toujours est-il que c'est encore à l'Université que s'acquiert la quintessence de la connaissance et de la culture.

Cela dit, ne rêvons pas ; en France, les pesanteurs sociologiques et corporatistes sont très fortes (2), et d'ici que quelque chose de patent survienne au BAC, beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts, et tant pis pour tous ces brillants bacheliers qui vont connaître échec sur échec dans le supérieur (surtout en Sciences Humaines) faute d'un équipement intellectuel et méthodologique conséquent. (3)

By the way, par parenthèse, il me vient à l'esprit un autre sujet pour le BAC philo, et celui-là tient en un seul mot :

Nazca (4)



(1) Si vous ne comprenez pas l'allusion à la feuille de vigne, lisez la Genèse et le bannissement d'Adam et Eve du Jardin d'Eden...

(2) Il y a quelques années maintenant, la Ville de Paris (Bertrand Delanoé en est le maire, à l'époque) lance une grande campagne de concertation pour aménager intelligemment les activités périscolaires l'après-midi. Dans leur immense majorité, les parents d'élèves approuvent l'initiative. Le projet est sur le point d'aboutir quand... les enseignants se mettent en grève, pour quelles raisons ? On ne sait toujours pas ! En tout cas, sachez que presque tout ce que vous allez lire sur le tract dont j'affiche le lien ici même est faux, voire mensonger. (lien).

(3) Paris IX-Dauphine passe pour l'université parisienne la plus cotée, avec ses 80 % de réussite en licence dans les temps impartis (soit une licence en trois ans). La plupart des autres FACs font beaucoup moins bien, forcément. Pourtant, 80 % de réussite, ça veut dire qu'un étudiant sur cinq n'obtient pas sa licence dans les trois années imparties, soit 20 % d'échec. Imaginez un peu un chirurgien qui tuerait 20 % de ses patients, ou un aéroport sur lequel un décollage ou un atterrissage sur cinq se traduirait par un crash ! Juste inimaginable, n'est-il pas ? Tandis qu'à l'université, on s'accommode bien d'un petit 80 % de réussite en licence, et ce, malgré des conditions d'accès particulièrement sélectives !

(4) Ce site péruvien était déjà assez fascinant ; mais dans la rubrique "C'est nouveau, ça vient de sortir...", il semble que l'on en ait découvert un autre, encore plus ancien, encore plus extraordinaire, le tout en recourant à des drones. Un tel sujet, proposé au BAC, est censé récompenser ceux des élèves qui se tiennent au courant des actualités, au détriment de tous ces "faux branchés" passant l'essentiel de leur temps avec le nez sur un écran à consulter Facetruc ou Instamachin...


Nota beneAristarque de Samos (Grèce, Samos 310-230 av. J.-C.). Astronome. Pense que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil. Calcule la distance à la terre de la lune et du soleil.