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jeudi 31 décembre 2020

Réflexion sur la prétendue appropriation culturelle. Une histoire de lynchage


Nota bene : l'article qui suit est resté quelque temps à l'état de brouillon ; ce n'était pas un oubli ! Je suppose que vous avez déjà eu l'occasion de fréquenter un restaurant dont les cuisines sont visibles depuis la salle grâce à une baie vitrée ? Les petits malins qui ont lu le brouillon vont pouvoir apprécier la suite. Relecture en cours...
 
Je tombe tantôt sur un "trend" sur un réseau social, dont il ressort qu'une personnalité "noire" s'en prendrait à l'élu écologiste Julien Bayou, coupable d'avoir utilisé à "mauvais escient" le terme "lynchage".
 

Le genre de choses qui me font bondir au plafond. Mais comme on n'est pas forcé de croire à tout ce que racontent lesdits réseaux sociaux, j'ai tenu à jeter un œil dans la presse "sérieuse".
 
Marianne.net 30.11.2020
Même chez Europe Écologie les Verts, personne n'est à l'abri d'être accusé de ne pas être assez "conscientisé". Le secrétaire général du parti, Julien Bayou, en a fait l'amère expérience ce dimanche 29 novembre, repris de volée par la réalisatrice Amandine Gay après avoir désigné comme tel le "lynchage" de policiers à Bastille lors de la manifestation de la veille. Selon elle, l'emploi de ce terme devrait en effet être réservé aux lynchages de personnes noires. Loin de se rebiffer contre la tentative d'OPA langagière de la militante afroféministe, le leader écolo a au contraire battu sa coulpe, allant jusqu'à réclamer un "échange" pour choisir le lexique adéquat et non offensant.
 
Vous ne voyez pas le problème ? Amandine Gay se charge d'éclairer votre lanterne : "Voilà pourquoi la banalisation du terme 'lynchage' et son usage par les personnes blanches pour décrire du harcèlement en ligne ou des agressions IRL (in real life, N.D.L.R.) conduit non seulement à effacer l’expérience et les souffrances des personnes noires, mais aussi à inverser la réalité", annonce la militante. Notons qu'outre le terme lui-même, c'est "son usage par les personnes blanches" qui est désigné comme "problématique", pour employer un terme cher à l'orthodoxie antiraciste. (Source)
Je ne connais pas cette Mme Gay, en tout cas, je la soupçonne de souffrir, comme tant d'autres, de diarrhée verbale, cette forme de tic nerveux généré par la présence permanente d'un écran de smartphone sous le nez des sujets souffrant d'une dépendance chronique au téléphone portable.
 
Je suppose que vous avez déjà vu ces personnes qui, même en pleine rue, ne lâchent jamais leur portable, le tenant dans la main, alors même qu'il est éteint, comme si leur vie en dépendait, et poussant l'outrecuidance jusqu'à s'étonner que des loubards puissent les agresser en pleine rue pour leur dérober ce coûteux jouet si imprudemment exhibé aux regards de tous.
 
Pourquoi s'étonner qu'à force d'avoir cet objet en permanence sous le nez, d'aucuns aient tendance à dégainer plus vite que leur ombre dès qu'une information passe, Twitter ayant la fâcheuse manie - technique parfaitement maîtrisée dans le but de créer des addictions - d'entretenir l'excitation de ses ouailles à coups de "Trending(s)" plus ou moins alléchants.
 
Un policier se fait tabasser violemment lors d'une manifestation. Julien Bayou intervient sur son compte Twitter pour dénoncer le "lynchage", et voilà une "bonne âme" noire,  visiblement indifférente à l'agression du policier, qui va se focaliser sur ce qu'elle estime être le plus important, à savoir un impair langagier commis par l'élu, le terme "lynchage", utilisé ici, relevant selon elle d'une banalisation d'actions ciblant tout particulièrement des sujets noirs, dès lors que "son usage par les personnes blanches pour décrire du harcèlement en ligne ou des agressions IRL (in real life, N.D.L.R.) conduit non seulement à effacer l’expérience et les souffrances des personnes noires, mais aussi à inverser la réalité." (sic.)
 
Vous me permettrez de trouver l'argumentation de Mme Gay particulièrement inepte, et le mot est faible.
 
Le fait est que la stupidité est une des marques de fabrique des personnes souffrant de diarrhée verbale, ce qui fait que les pouces des deux mains, gauche et droite, vont se précipiter sur l'écran du portable pour régler son compte à l'imprudent Julien Bayou, le tout, sans même que la redresseuse de torts ait pris la précaution élémentaire de vérifier quoi que ce soit.
 
D'abord, qu'entend-elle par "les souffrances des personnes noires", et qu'est-ce que "son usage par les personnes blanches pour décrire du harcèlement en ligne ou des agressions IRL" vient faire dans le débat concernant le tabassage d'un policier ?
 
Voilà quelqu'un qui prétend rétablir un fait, mais qui tombe d'emblée dans une espèce de gloubiboulga verbeux, le tout sans le moindre début ou embryon d'argumentation. Et c'est là qu'il faut réaliser tout le côté pervers de cet objet qu'est le téléphone portable. 
 
L'objet a beau coûter assez cher, il est infiniment moins performant que l'ordinateur le plus basique ! Celui sur lequel je saisis ce texte, un portable de bas de gamme (un des douze ordinateurs, de bureau et portables dont je dispose dans mon logement) de la marque Thomson, acheté pour moins de 200 euros, est, donc, cinq à six fois moins cher que les meilleurs smartphones du marché, sauf qu'il a un écran vingt fois plus grand, un vrai clavier, et me permet de télécharger des images, du texte et du son dans des conditions bien plus confortables que le plus performant des smartphones.
 
Du coup, dès lors que je peux afficher de multiples écrans, il m'est très facile de consulter l'un ou l'autre site afin d'y rechercher les informations nécessaires à l'élaboration d'un article un peu consistant, chose que j'imagine fort compliquée à réaliser sur le minuscule écran d'un smartphone.
 
Et voilà comment, pris de diarrhée verbale, nos redresseurs et redresseuses de torts sur les réseaux sociaux ne songent même pas à s'embarrasser de vérifier ni étayer quoi que ce soit, pourvu que ça sorte vite fait, mal fait.
 
Si, comme moi, Mme Gay avait rédigé sa prose sur un ordinateur, peut-être aurait elle, comme moi, pris la précaution de consulter telle ou telle encyclopédie en ligne, afin de s'éviter de bien malencontreuses bévues.
 
Voyons ce que cette chère Wikipedia nous dit sur l'historique du mot "lynchage".
Le lynchage est une pratique de justice expéditive américaine, instaurée par Charles Lynch (1736-1796), un planteur de Virginie et juge de paix qui, pendant la Guerre d'indépendance des États-Unis présida un tribunal irrégulier constitué pour punir les loyalistes à la couronne britannique. Par la suite la pratique du lynchage se répandit lors de la conquête de l'Ouest des États-Unis dans les nouveaux territoires où les instances judiciaires étaient souvent absentes ou insuffisamment représentées. Cette nouvelle pratique prendra une nouvelle dimension, la « loi de Lynch » désigne alors toute forme de violence par laquelle une foule, sous prétexte de rendre la justice sans procès, exécute un présumé coupable, généralement par pendaison. À la fin de la guerre de Sécession, les lynchages de personnalités républicaines et d'Afro-Américains sont devenus fréquents dans les États du Sud pendant la période de l'ère dite de la Reconstruction et jusqu'à la fin des années 1950, avec par exemple le lynchage d'Emmett Till en 1955. (...)
Les lynchages existaient dans la Virginie dès la période coloniale et pendant la guerre d'Indépendance comme méthode de châtiment d'un crime supposé ou avéré en dehors de toute procédure judiciaire régulière. Durant cette période, ce sont principalement des Blancs loyalistes qui en sont victimes et les sentences étaient moins meurtrières qu'après la guerre de Sécession. (...)
Par extension, le mot lynchage et le verbe lyncher sont aussi employés de nos jours pour qualifier un passage à tabac en réunion, même si celui-ci n'a pas provoqué la mort de la victime devenant un synonyme d'écharper, de malmener, brutaliser, molester une personne qu’on a prise à partie ou de façon plus rare, des formes de harcèlement verbal, notamment celles du lynchage médiatique pour lesquelles, on emploie de plus en plus le néologisme bashing.

Par facilité de langage, lynchage et lyncher sont aussi employés pour désigner des exécutions sommaires dans des contextes étrangers à son contexte historique premier devenant un mot valise pour désigner toutes les formes de « justice » expéditive de façon indistincte.

Il ressort de ce qui précède que tout sujet doué d'un minimum de culture générale sait faire la différence entre le stricto sensu et le lato sensu : sens strict versus sens large. 

Lynchage vient, donc, d'une pratique instaurée par le dénommé Charles Lynch. Or il y a fort à parier que Lynch lui-même n'a jamais employé ce terme. Ce juge autoproclamé procédait à des exécutions capitales à une époque très précise (la Guerre d'indépendance des États-Unis) et sur des sujets bien identifiés : des loyalistes à la Couronne britannique, en principe, tous blancs !
 
Autant dire que si l'on veut être rigoureux, et considérer qu'à la base, c'est Charles Lynch qui lynche, force est d'admettre que l'adoption de cette justice expéditive par d'autres, notamment par le Ku Klux Klan, et ce, plus d'un siècle après Lynch, n'a plus rien à voir avec ce dernier. Autant dire que si le lynchage, stricto sensu, est à attribuer à Charles Lynch, sa récupération par d'autres groupes, dans d'autres régions et à d'autres époques ne relève plus du stricto sensu mais bien du lato sensu. Et il est on ne peut plus faux de prétendre que "lynchage" s'applique aux seuls noirs, dès lors que les pratiques des groupes racistes blancs envers les noirs du Sud des États-Unis ne relèvent plus du lynchage stricto sensu.
 
C'est, donc, à tort que Mme Gay revendique le terme "lynchage" au bénéfice des seuls noirs, quelle se garde, d'ailleurs, de caractériser, usant d'une formule (l’expérience et les souffrances des personnes noires) qui ne veut absolument rien dire !
 
En résumé, d'un point de vue historique, le mot lynchage renvoie à Charles Lynch et s'applique principalement à des sujets considérés par les insurgés américains comme des renégats, dès lors qu'ils entendent rester loyaux à la couronne britannique. Toute utilisation ultérieure du terme après la disparition de Lynch relève de l'extrapolation.
 
Il se trouve que le terme va passer dans bien d'autres langues, ce qui constitue une extrapolation supplémentaire, dont tout bon linguiste peut citer une multitude d'exemples.
 
Prenez les chips : c'est de l'anglais, mais une fois importé en français, le mot ne veut plus tout à fait dire la même chose.  Mais vous avez également, entre le français et l'anglais, toute cette flopée de faux-amis, du type actual, agenda, car, college, figure, lecture, library, phrase, stage, surname, etc., où l'on voit que la traduction vaut extrapolation, donc passage éventuel d'un stricto-sensu à un lato sensu.

On attribue à Stendhal la transcription de "lynching" en "lynchage", d'où la confirmation d'une deuxième extrapolation, sémantique cette fois, après la première extrapolation historique.

Et une fois le terme entré dans le dictionnaire français, plus grand monde ne saurait en contester la pertinence, s'agissant d'exécutions sommaires par des foules et en l'absence de toute procédure légale, voire le fait que, par extension, le mot lynchage et le verbe lyncher sont aussi employés de nos jours pour qualifier un passage à tabac en réunion, même si celui-ci n'a pas provoqué la mort de la victime devenant un synonyme d'écharper, de malmener, brutaliser, molester. (Wikipedia). Un dictionnaire en ligne nous présente, ainsi, ces deux citations  (source) :
  • Mais, chose singulière, je trouve un cas de lynchage par des Ku-Klux-Klan, non dans le Sud, mais dans l’État qui a la prétention d’être le parangon de la civilisation américaine, le Massachusetts, et perpétré par des citoyens du Nord. — (Revue britannique, Correspondance d’Amérique, volume 5, page 491, 1868)

  • Après avoir essayé sans succès pendant un siècle, le Sénat des États-Unis a adopté mercredi 19 décembre, à l’unanimité, une proposition de loi faisant du lynchage – ces exécutions sommaires devenues le symbole du passé raciste des États-Unis – un crime fédéral. — (Le Monde avec AFP, Le Sénat américain vote la fin du lynchage, Le Monde. Mis en ligne le 20 décembre 2018)

Autre source :
  • J'avais raconté le lynchage affreux d'un très jeune parachutiste allemand au début de la guerre. Cela se passait dans un village où nous avions passé le lendemain. Les paysans indignés l'avaient rossé, roué de coups de pelles et de râteaux jusqu'à ce que mort s'ensuive (Gide, Ainsi soit-il, 1951, p. 1177). Avoir été collabo, c'était s'être abreuvé aux fécondes sources de l'erreur; un lynchage dans le Missouri, c'était le péché donc la rédemption; bénie soit l'Amérique pour tous ses crimes et vive le plan Marshall (Beauvoir, Mandarins, 1954, p. 542).

En linguistique, on parle d'acceptions, c'est-à-dire de contextes différents susceptibles de moduler le sens d'un terme. Dans son acception moderne, le mot "lynchage" n'a plus rien à voir avec Charles Lynch, recouvrant une multitude de situations ayant pour dénominateur commun la violence d'un groupe contre un ou plusieurs individus, le tout en l'absence de toute procédure légale. Ailleurs, on parlait, par exemple, de "pogroms."
 
Autant dire que Mme Gay a tout faux, pour ne pas avoir pris le temps de se documenter un peu, préférant twitter plus vite que son ombre, là où moi, j'ai pris quelques semaines - d'où le brouillon ! - à réfléchir sur la question.

D'aucuns me parleront d'appropriation culturelle. À ceux-là, je réponds : "hors sujet !".
 
Pour ma part, j'ai aussi un compte Twitter, dont je me sers essentiellement pour croiser le fer avec tel ou tel guignol ou cuistre, fût-il professeur (certifié ou agrégé) de ceci ou cela, à l'instar de l'autre imbécile de Raphaël E., médiocre phraséologue se prenant pour un philosophe, dès lors qu'il confond (mais il n'est pas le seul !) la connaissance (sophia) avec le blabla (logos), au point de se permettre de vilipender bien plus intelligent que lui : Didier Raoult en personne. Le fait est que, sur disons cent interpellations, j'ai en retour moins de deux contestations.
 
Sinon, j'aimerais juste rappeler à Mme Gay, et à d'autres, cet adage africain : "Le singe qui veut grimper à l'arbre s'assure préalablement qu'il a le cul propre."  
 
By the way, juste pour rire, je vous invite à réfléchir au stricto vs. lato sensu s'appliquant aux termes suivants : vandaliser, razzia, cravate, bull dog, hold up (pron. 'hôld-op'). En cas d'hésitation, vous pouvez toujours recourir à un bon dictionnaire !
 

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