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mardi 25 décembre 2018

Gilets jaunes, colère noire et volée de bois vert #5


Épisode §5. Biscotos versus ciboulot


On commencera par un pense-bête.

En effet, après le brouhaha, les jacqueries, les jets de projectiles et d'acide contre les policiers, les dégradations de vitrines de magasins, le saccage de locaux dans et les graffiti sur l'Arc de Triomphe..., sans oublier la dizaine de morts accidentelles, soit plus qu'en cinquante années de jacqueries depuis mai 68, il va falloir penser à féliciter l'une des rares personnes ayant actionné son ciboulot plutôt que ses biscotos, voire la toute première parmi les animateurs du mouvement desdits Gilets Jaunes à avoir eu le bon réflexe, j'ai nommé Priscillia Ludosky, inconnue au bataillon il y a encore quelques semaines, mais dont la pétition va faire date.

J'observe simplement que la classe politique semble ne plus savoir où elle habite : de ladite droite nationaliste à l'extrême gauche et à ce qu'il reste du vaillant parti communiste d'antan, en passant par la droite dite de gouvernement, le ventre mou démocrate-chrétien ou radical, les écologistes, les cohortes disparates résultant du big-bang subi par le parti socialiste, le moins qu'on puisse dire est que tout ce petit monde semble déstabilisé par la clameur populaire, ce qui n'est pas sans me plonger dans une profonde crise d'hilarité.

Mais je ne dois pas oublier le propos du début : penser à féliciter Priscillia Ludosky pour avoir eu la bonne idée de lancer une pétition en ligne, comme preuve qu'elle au moins a compris que nous étions entrés dans une phase résolument révolutionnaire, à l'instar de ce qu'ont connu les paysans allemands lors de la révolution luthérienne.

Je dis bien "révolution" luthérienne, même si Martin Luther n'y a pris part qu'indirectement et s'il n'a que fort peu apprécié l'usage que le peuple allemand a fait de ses libelles contre le Pape.

J'en connais qui vont se dire : "Voilà qu'il s'égare de nouveau et nous mène en bateau !". 

Ceux-là feraient bien de s'instruire un peu ! Le fait est que Luther s'est vu impliqué, à son corps défendant, dans un mouvement insurrectionnel qu'il n'avait pas vu venir, n'ayant pas totalement apprécié l'impact que ses actions allaient avoir sur la société allemande, d'abord, le reste du monde (chrétien) ensuite. La fameuse "guerre des paysans" allemands a tout de même coûté la vie à quelques dizaines de milliers d'entre eux.

Pour commencer, Luther commet un premier acte révolutionnaire en traduisant la Bible en langue allemande compréhensible par tous, du moins ceux qui savent lire. Et justement, c'est là que les paysans allemands (les moins instruits des citoyens) vont le prendre au mot, en lui adressant cette supplique qui commence par "Lieber Herr Luther..." : "Cher monsieur Luther, nous vous serions très reconnaissants si vous vouliez bien nous instruire dans la maîtrise de la lecture et de l'écriture, afin que nous puissions accéder plus facilement à l'étude des textes saints."


Et voilà comment l'Allemagne va se doter des tout premiers paysans lettrés de l'Histoire, ce qui n'est quand même pas rien, tandis que, partout ailleurs, la paysannerie sera la dernière classe sociale à sortir de l'analphabétisme. Et quand je dis "sortir de l'analphabétisme", le propos est audacieux ; voyez les campagnes d'Afrique, d'Asie et d'ailleurs (cf. les colonies, pardon !, départements français d'Outre-mer), aujourd'hui même ! (*)

La publication des 95 thèses, qui déclenche la rupture définitive avec la papauté, n'interviendra ici que comme la cerise sur le gâteau, le "mal" se situant ailleurs. 

Ailleurs, c'est-à-dire près d'un siècle en amont, avec l'invention par Johanes Gutenberg de l'imprimerie à caractères mobiles (les Chinois impriment déjà depuis belle lurette mais la technique n'est pas la même).

Vous commencez, du moins je l'espère, à comprendre le rapport avec la pétition de Priscillia Ludosky ?

Le fait est que l'Internet joue, de nos jours, le même rôle déstabilisateur des clercs et des puissants que joua l'imprimerie lors du soulèvement paysan dans l'Allemagne gagnée aux idées de Luther.

De fait, les paysans allemands de la première moitié du XVIème siècle, désormais munis de l'arme de l'écrit imprimé, vont publier les toutes premières "Flugblätter" (feuilles volantes), en clair, les tout premiers tracts, avec lesquels, à l'instar des réseaux sociaux actuels, ils vont largement diffuser leurs idées subversives (pour l'époque).



Die 12 „Hauptartikel aller Bauernschaft“ (1524)
„[...]
Hie nachfolgend die Artikel.
[1] Zum ersten ist unser demütig Bitt und Begehr, auch unser aller Will und Meinung, daß wir nun fürohin Gewalt und Macht wöllen haben, ein ganze Gemein soll ein Pfarrer selbs erwöhlen und kiesen, auch Gewalt haben, denselbigen wieder zu entsetzen, wann er sich ungebührlich hielt. Derselbig erwöhlt Pfarrer soll uns das heilig Evangeli lauter und klar predigen, ohne allen menschlichen Zusatz, Lehr und Gebot, dann uns den wahren Glauben stets verkündigen, geit [= gibt] uns ein Ursach, Gott umb sein Gnad zu bitten, uns denselbigen wahren Glauben einzubilden und in uns [zu] bestätigen. Dann wann sein Genad in uns nit eingebildet wird, so bleiben wir stets Fleisch und Blut, das dann nichts nutz ist, wie klärlich in der Geschrift staht, daß wir allein durch den wahren Glauben zu Gott kommen kinden und allein durch sein Barmherzigkeit selig müssen werden. Darumb ist uns ein sölicher Vorgeher und Pfarrer von Nöten und in dieser Gestalt in der Geschrift gegrindt.

Non, mais vous vous rendez compte ? En gros, "jede Gemeinde soll das Recht haben, ein(en) Pfarrer selbst zu erwählen... und denselbigen wieder zu entsetzen"... Chaque communauté doit avoir le droit de choisir elle-même son pasteur et de le licencier... Et ce n'est pas tout ! Ils exigent que les prêches soient en langue vernaculaire compréhensible par tout le monde, pour pouvoir les contester ! Si ce n'est pas de la subversion ça ! Quand Luther a réalisé l'étendue du désastre, il était trop tard ; il ne lui restait plus qu'à appeler à l'éradication des séditieux...

Contre les hordes paysannes meurtrières et pillardes
Après quoi, plus rien ne sera comme avant !

Et voilà qu'il y a quelques semaines, une personne se décide, seule dans son coin, à lancer une pétition de rien du tout, du moins pense-t-on au début, surtout qu'elle n'a pas de réseaux, pas de faire-valoir issus du show business, pas d'organe de presse pour l'épauler.

Et, pour ce faire, Ludosky a eu besoin, à l'instar des paysans allemands, d'une invention facile à mettre en oeuvre, une fois qu'on a compris comment ça marche. Il s'agit ici de la géniale plate-forme "Change.org".

Voilà quelque temps que j'observe l'évolution de cette pétition en ligne, de même que je m'intéresse à une autre pétition parallèle, lancée, celle-là, par la chaîne britannique Sky News

Où je trouve quand même que Ludosky ne manque pas de culot, c'est quand elle fixe la barre à 1.500.000 signatures à atteindre, quand la célèbre chaîne de télévision se contenterait d'un petit 100.000 !

Les captures d'écran qui suivent ont été réalisées à la même date à chaque fois pour les deux pétitions, et ce, deux fois, soit à une semaine de distance.






"Make debates happen" est une pétition à travers laquelle, en prévision des prochaines élections aux Communes, Sky News entend susciter des débats contradictoires télévisés entre les principaux leaders politiques britanniques. Le cap des 100.000 signatures a bien été dépassé. Observons tout simplement qu'une personne isolée a réussi à faire quasiment dix fois mieux qu'une chaîne de télévision britannique connue et reconnue, le tout sans la moindre couverture publicitaire !

De fait, malgré les concessions du gouvernement aux Gilets Jaunes en matière de taxes et la baisse notable du prix du carburant à la pompe, la pétition de Ludosky n'en continue pas moins de grimper sur un rythme régulier de coureur cycliste dans les vingt-et-un lacets de l'Alpe D'huez : 15.676 signatures supplémentaires entre le 18 et le 25 décembre, ce qui est quand même étonnant.

Maintenant que les gros biscotos ont eu le temps de se défouler sur les ronds-points et sur les grands boulevards, j'espère pour le mouvement des Gilets Jaunes que les détenteurs d'un ciboulot : ceux et celles qui ont quelque chose entre les deux oreilles, pour reprendre un slogan de la radio publique France Inter, vont reprendre du poil de la bête et mener le combat là où il doit être porté : sur le terrain politique, je veux dire démocratique.

Ça tombe bien, on a vu apparaître tantôt un nouveau slogan tenant en trois lettres : R.I.C.

Et voilà le Landerneau politico-médiatique qui se perd en conjectures, voire littéralement pris de panique, certains politologues et autres politocrates, toute la cohorte des "sachants", qui savent tout mieux que tout le monde, qui savent mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple (cf. Olivier Duhamel) s'étranglant presque : "Attention, trop de démocratie tue la démocratie !".

Ben voyons ! Tout le monde sait que la Suisse n'est pas une vraie démocratie, tout le contraire de cette république bonapartiste et autocratique héritée d'un général de brigade grand admirateur de Franco et de Perón ! (**)

Décidément, on vit une époque formidable, n'est-il pas ?



À suivre...


Lecture :

Cependant, un constat semble dresser un tableau tout à fait différent, tout du moins nuançant clairement l’idée que les paysans ont pu être influencés par les Lumières. Ainsi Roger Chartier, que nous avons cité précédemment, pense que le peuple a été complètement hermétique à la philosophie des Lumières. Mais qu’est ce que le peuple ? Le peuple c’est ce qui ne fait pas partie du public, c’est-à-dire de ceux qui lisent. Or qui lit dans la France du XVIIIe ? Ce n’est sûrement pas les paysans à cause de plusieurs verrous. Le premier est économique : le prix du livre reste encore très important à cette époque ce qui limite sa diffusion. Le second est culturel : le livre paraît étranger à la vie quotidienne du peuple et encore plus de celle du paysan. (voir lien §2 ci-dessous)


Liens : 0102  - 03 - 04 -  05 -  06 - 07 - 08

(*) J'ai encore dans l'oreille les éclats de rire de cette "Béké" martiniquaise, très blanche de peau, qui me racontait tranquillement que, dans sa famille proche (on était dans les années 1990), il y avait encore plein d'analphabètes ! J'ai dû lui demander de répéter ses dires, ce qu'elle fit en se tordant de rire... Il paraît que certains Békés se voyaient (voient) mal fréquenter la même école que les descendants de leurs anciens esclaves.

(**) CitationDe Gaulle refusait qu’on dît du mal de Franco devant lui et se dépêcha, dès qu’il eut quitté le pouvoir en 1969, d’aller saluer le caudillo à qui la France libre devait tant. (Source)